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le populisme de gauche : nouveau peronisme ?

le Dim 12 Nov - 13:06
Soyons clairs ou essayons de l’être. Assimiler « France Insoumise » au FN est à la fois injuste et malhonnête. C’est injuste parce que ses partisans (FI) ne partagent l’ignoble idéologie de ce parti (FN), mais portent au contraire un projet d’émancipation, authentiquement « de gauche »  -guillemets obligés, tant ce mot a été caviardé par « la gauche de gouvernement » et mérite donc d’être redéfini. C’est malhonnête quand la comparaison devient un amalgame, rhétorique pernicieuse qui repose sur le procès d’intention et le déni de la sincérité d’autrui. Il ne s’agit pas de cela.

J’ai compris à un moment donné que nous, électeurs ou soutiens de Benoit Hamon, étions rangés dans le camp ennemi, catégorie obligée du populisme. Moi qui suis plus libertaire que libéral, et plus en sympathie avec la gauche anticapitaliste qu’avec de la gauche « de gouvernement », ça m’a posé question, et d’abord, qu’est-ce c’est que ce populisme de gauche pour lequel j’éprouve une aversion instinctive ?

Cette approche de l’action politique possède des racines diverses, issues d’expériences politiques sud-américaines, de réflexions théoriques de certaines franges « post marxistes » de la gauche radicale, et des travaux du sociologue nazi Carl Schmidt,  commentés et repris, dans une déclinaison de gauche, par des personnes comme Chantal Mouffe.
J’ai pas lu Schmidt, je suis trop fainéant et ça me dégoûte un peu, j’ai lu autour de Schmidt. Ce que je comprends de Schmidt, c’est l’affirmation selon laquelle toute demande sociale est source de conflictualité et est donc politique. Que l’action politique consiste, non seulement à fédérer ces conflictualités par la construction d’un nouveau sujet, « le peuple », mais à les mettre en scène, et à les représenter en un conflit majeur entre deux blocs homogènes que tout oppose, l’existence seule du bloc ennemi, « eux », présentant un danger mortel pour les bons, « nous ». Représenter est à comprendre dans les deux sens que le mot peut avoir au théâtre et en philosophie, car le « peuple » de Carl Schmidt est une construction idéologique, que la propagande va rendre visible dans les défilés, les symboles, les uniformes, les objets fétiches. Une idéologie ne parle pas. Le peuple, qui est UN, doit s’exprimer par la médiation d’un porte-parole, son leader, par construction unique, puisqu’il est le peuple. Il sait qui est ami, il dénonce qui est ennemi, son verbe mène le combat. L’identité, achevée dans le domaine de la représentation, du peuple et de son guide, se réalise dans le domaine vécu par la fusion quasi charnelle entre la foule et la personne du leader. La confrontation peut alors être poussée à son paroxysme. « Deutsche Volk, wahlst du totalen Krieg ? » « Sieg Heil ! » répond la foule hystérisée.

L’instanciation de cette théorie politique en national-socialisme est évidente, je ne la commente pas davantage. Sa transposition en populisme de gauche ne l’est pas moins, mais la critiquer demande de nombreuses précautions si on ne veut pas tomber dans l’amalgame. Manifestement, l’eco-socialisme de FI n’est pas le Reich Millénaire, pas plus qu’il n’est la France-Eternelle-catholique-et-ethnique. ? n’est pas la croix gammée. L’ »Avenir en Commun » n’est pas « Mein Kampf », Mélenchon n’est pas Adolf Hitler et l’oligarchie « financièro-médiatico-politique » n’est pas identifiée à une « race ».  Ces objets ne sont pas deux à deux identiques, mais sont homologues les uns des autres dans le cadre de l’application d’une théorie politique à des contextes historiques et à des objectifs distincts, voire dans ce cas radicalement opposés dans leur énoncé.

Dans le continent sud-américain, les sociétés sont encore fortement imprégnées du colonialisme, et opposent des oligarchies foncières à des masses de paysans très pauvres et souvent illettrés. Des armées de pauvres s’entassent aussi dans les périphéries des villes. Le moteur traditionnel de la contestation du capitalisme dans les pays les plus développés est -ou était la « conscience de classe » qui prend naissance dans les luttes économiques du prolétariat industriel, avant de devenir une théorie de l’émancipation, le socialisme. Par absence d’une classe sociale constituée comme telle et suffisamment instruite pour être consciente de l’être, la contestation de l’injustice dans l’amérique latine  traditionnelle est incarnée par des caudillos, des conducatores dont la chevauchée héroïque suscite espoir et admiration. En version modernisée, le populisme sud-américain s’incarne dans le chavisme, qui, s’il a plus ou moins réussi la réforme agraire et amélioré le sort des plus pauvres, sombre néanmoins maintenant dans une dictature où une nouvelle oligarchie, militaire et pétrolière, lutte pour conserver ses prérogatives. Chavisme comme castrisme, faute de réaliser le socialisme dans le monde réel, l’ont cantonné au monde de la représentation et finissent dans l’abjection.

Le populisme exotique, comme le chavisme, ainsi que dans ma jeunesse le castrisme ou le maoisme, fait malgré tout figure de modèle dans une fraction non négligeable de l’extrême gauche des pays développés. Les raisons en sont à trouver dans l’amer constat que 150 années de luttes de classes, si elles ont permis des avancées sociales significatives, ont échoué à renverser le capitalisme. Le milliardaire Warren Buffett pouvait ainsi plastronner : » la lutte de classes existe, et on l’a gagnée ! ».  La défaite du socialisme est patente, aussi bien dans son expression révolutionnaire, la Commune de Paris, la Catalogne libertaire, les mouvements des occupations de 1936 et de 1968, que dans ses variantes plus ou moins caviardées, communisme d’état, ou social-démocratie.

Le populisme de gauche théorisé par Chantal Mouffe s’appuie sur les thèses suivantes : Il ne reste à peu près rien du prolétariat comme sujet historique autonome. La classe travailleuse, autrefois rassemblée dans les bagnes industriels, apparaît éclatée, dans l’espace via les délocalisations et l’ubérisation, et dans le temps, via la généralisation des CDD, des emplois précaires entrecoupés de périodes de chômage, ce qu’on appelle flexibilité. Simultanément, de nouvelles revendications émergent de la société, écologie, contestation de la croissance, féminisme, droit au logement, LGBT , parfois très catégorielles comme la lutte des infirmières, symptomatique de la dévastation en cours des services publics. Les revendications démocratiques sont également très fortes, partant de ce constat qu’une large part de la société, et en premier lieu les victimes de la prédation du capital, est dépourvue de tout relais politique.
D’où l’idée d’agréger ces demandes diverses, en un sujet politique alternatif à la classe ouvrière, et appelé peuple, recyclant ainsi les méthodes développées par C. Schmidt et historiquement prouvées.

Je ne reviens pas sur la théorie, j’examine un instant les conséquences de sa mise en œuvre dans le mouffo-mélenchonisme.
Le peuple s’est donné un chef qui parle en son nom. Une caractéristique de la campagne de Mélenchon de 2017 est l’appel à des sentiments violents  (« dégage ! ») et l’hystérisation croissante de l’affrontement du « nous », contre le « eux » dont le moteur est la colère, qu’on sublime en haine.  Le « eux » est haï, non pas en tant que classe sociale ou système de domination, ce qui supposerait une analyse politique préalable, mais en tant que groupe humain. La haine de l’ennemi désigné se retrouve, avec naturellement d’autres cibles, dans les méthodes du FN, mais avec le même type de simplifications outrancières. Par exemple, l’UE, qui est, mais pas que cela, une organisation du monde marchand à l’échelle du continent, est  dénoncée comme une entreprise de domination de l’Allemagne. Tout y passe, puisque ceux qui n’ont pas rallié ‘le peuple’ et son leader sont dans le « eux », y compris donc ceux qui expriment des opinions divergentes ou n’ont pas voté Mélenchon. Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi.  Cette haine déborde dans l’activisme des militants sur les réseaux sociaux, le « trolling », nouvelle méthode d’intimidation qui vise à éteindre l’expression d’une opinion non conforme et rend impossible tout débat serein puisqu’on ne reconnaît pas à autrui la qualité de personne sincère, préalable à tout échange. Un aspect frappant en est l’émulation entre partisans, la surenchère dans l’invective, par laquelle chacun peut se distinguer et acquérir aux yeux de la communauté du peuple un statut d’authentique militant, une promotion d’estime.


 L’identification au chef m’a dans un premier temps pris de court. « Il n’est pas de sauveur suprême !» , les socialistes n’aiment pas les chefs, ils répugnent au césarisme.  J’ai donc été surpris que toute critique de Mélenchon soit immédiatement ressentie comme une atteinte aux personnes dans leur être, avant de me rendre compte qu’elle l’était pour de bon. Je suis le peuple, donc je suis Mélenchon. Si tu l’attaques, c’est moi, c’est-à-dire le peuple, que tu attaques. L’identification du peuple au leader et l’aliénation des sujets pensants dans l’idéologie du peuple avait fait son chemin. La matérialisation de l’idéologie en objets visibles peut alors atteindre son comble avec les apparitions surnaturelles du leader sous forme d’hologrammes. La charisma descend sur le peuple !

Symptomatique de l’instanciation du populisme en  mélenchonisme est  l’histoire récente des alliances politiques. Dynamitage du Front de Gauche, destruction jouissive du PS (sur lequel je ne verserai pas de larmes), assèchement des finances du PC, isolement d’EELV contraint à une alliance toxique avec un PS décrédibilisé . Cette stratégie de la terre brûlée qui s’annonce pour les législatives ne laissera de ces organisations que des débris dont certains iront rejoindre FI. Ceux de ces partis qui ont cherché à construire une alliance avec FI n’ont peut-être pas lu Carl Schmidt. Pas compris que le peuple, qui est unique, ne peut pas avoir de partenaire ni d’allié. Il y a un peuple, un chef, un programme. Tout ce qui n’est pas ça est appelé à être détruit. Il n’y a dés lors pas d’alternative : c’est la mort ou le ralliement. Signe la charte, ou dégage!

Il est interessant de remarquer la forte parenté du Mouffo-Mélenchonisme et du Péronisme, jusque dans le vocabulaire : même rejet du marxisme, qualifié de "essentialiste" (cad selon eux ramenant abusivement les antagonismes sociaux à des oppositions économiques), même dénonciation de "l'oligarchie", même mission rédemptrice du chef (voir l'analyse de E. Matthieu dans http://eduardo.mahieu.free.fr/2008/peuple_peron.html). Dans l'idéologie justicialiste de J. Peron, point de classe sociale, mais opposition du peuple et de l'oligarchie, groupes sans détermination économique. L'abandon par Mélenchon des référents traditionnels de la lutte de classes au profit d'un passé républicain désormais mythifié est frappant.  La confrontation du "peuple" et  de "l'oligarchie" se substitue désormais à la lutte de classe, le drapeau rouge est désormais remplacé par le drapeau tricolore, l'Internationale par la Marseillaise et la Résistance prend la place de la Commune de Paris dans l'imaginaire militant.

Mélenchon n’a probablement jamais rien compris au marxisme. La principale ineptie théorique du populisme de gauche est de définir l’adversaire comme un groupe de personnes et non pas comme une organisation sociale liée à un mode de prédation. De ne pas comprendre que les différentes formes d’oppression contre lesquelles nous nous élevons ont leurs racines dans un système global de domination qui a sa cohérence, et dont la critique et la destruction doivent également être globales. De croire, ou faire croire, qu’il suffirait de « dégager » certaines personnes malfaisantes pour que tout rentre dans l’ordre. Et qu’un leader, entrant dans le costume du monarque républicain, nous conduira au bonheur. Dans ce sens le Mouffo-Mélenchonisme est bien un nouveau Peronisme.

Pour moi, la théorie comme la pratique politique du Mouffisme sont extrêmement néfastes. Sans être ouvertement totalitaires, elles portent en elles le germe du totalitarisme, d’ailleurs assumé par C. Schmidt. On ne construit pas le socialisme en déléguant des siens dans les rouages de l’état bourgeois, c’est la contradiction qui a mené à la dégénérescence de la « gauche de gouvernement ». On ne construit pas le socialisme avec les méthodes du fascisme, même si le programme électoral est bon.

Le socialisme est un projet d’émancipation humaine. Il est essentiellement démocratique.
La démocratie repose sur la reconnaissance de l’autre comme sujet et ses pensées comme légitimes. Nous avons pour cela, nous autres humains, une bonne disposition neurologique, qu’on appelle empathie. D’autres diront bienveillance.
Je cite pour finir quelques lignes, issues du site du mouvement « Ensemble », duquel je me sens souvent proche. Elles résument mon état d’esprit présent: « il convient de mettre en œuvre, de tous les côtés, le « principe de charité » cher à Davidson, pour lequel l’interlocuteur est supposé de bonne foi. Et donc de saisir le noyau rationnel qui le conduit à ses positions de manière à ce qu’un débat puisse s’engager qui ne soit pas de pure dévalorisation ».
On doit parler avec les insoumis.
Mais il faut dégager le mélenchonisme.



quelques citations péronistes traduisibles dans la langue-mélenchon
« Chaque justicialiste non seulement connaît la doctrine, mais il la sent et la pratique. Ainsi, nous organisons intellectuellement et spirituellement la grande masse justicialiste, de façon telle que d’une même manière de voir les problèmes, il en résulte une même manière de les apprécier et de les résoudre. Cette doctrine qui a « organisé » spirituellement chaque homme, sert de base pour l’organisation matérielle de notre mouvement dans ses différents secteurs : hommes, femmes et travailleurs ».


« Le taudis infecte, l’épouse affamée et vieillie par la labeur épuisante, les enfants miséreux, le manque d’hygiène, représentent l’ambiance propice à la genèse de la haine et, avec elle, de la violence. Inversez les termes, mettez dans la vie des travailleurs hygiène et beauté, confort et culture, et vous verrez comment l’opposition de classe se transforme en collaboration fraternelle, la haine en amour et la lutte en paix ».
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